Sexualité après des violences sexuelles : ce que le corps a gardé

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Cet article parle de ce qui vient après, pas de ce qui s’est passé.

Si vous êtes ici, c’est peut-être parce que quelque chose dans votre sexualité ne se comporte pas comme vous le voudriez, et que vous soupçonnez un lien avec une histoire ancienne (ou récente).
Peut-être que vous n’en avez jamais parlé à personne ou peut-être que vous avez déjà essayé et qu’on ne vous a pas cru.e.

Alors commençons par la phrase qui empêche le plus de gens de prendre rendez-vous, et par sa réponse : « Je ne pourrai pas en parler. » Vous n’avez pas à raconter pour commencer.
-> Nous y reviendrons en détail plus bas, parce que c’est probablement l’information la plus utile de cette page

Sexualité après des violences sexuelles : par où commencer

L’ampleur, en chiffres français

Si vous avez l’impression d’être un cas isolé, les chiffres disent très exactement le contraire.

La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants estime que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, et que 5,4 millions d’adultes vivant aujourd’hui dans ce pays en ont été victimes dans leur enfance.

Pour vous donner une idée, cinq millions quatre cent mille, c’est la population de la région Occitanie…

À l’échelle internationale, les estimations rassemblées dans la littérature situent la prévalence des violences sexuelles dans l’enfance entre 8 et 31 % chez les femmes et entre 3 et 17 % chez les hommes. Cette dernière fourchette mérite d’être lue deux fois, parce que les hommes victimes sont les plus silencieux de tous (et les moins attendus dans un cabinet).

 

Ce que ça fait à la sexualité, et ce que ça ne fait pas forcément

Ici, je vais être plus prudente que ce que vous lirez ailleurs, parce que les données le sont.

Une méta-analyse publiée en 2023 a comparé le fonctionnement sexuel de femmes avec et sans antécédent de violences sexuelles dans l’enfance.
Elle retrouve des différences significatives sur l’excitation, le désir, la lubrification, la douleur et sur la détresse sexuelle (c’est-à-dire la souffrance liée à la sexualité, qui est souvent le symptôme le plus lourd).

Mais la même publication signale deux choses que je ne veux pas vous cacher :
1- D’abord, elle ne rassemble que sept travaux ce qui est peu…
2- Ensuite, et c’est le point essentiel : plusieurs études écartées de l’analyse n’ont trouvé aucune différence de fréquence des troubles sexuels ni de satisfaction entre les deux groupes.

Ce que j’en retiens, et que je vous dis en consultation : un passé de violences augmente le risque de difficultés sexuelles (mais il ne le rend pas certain).
Beaucoup de personnes qui ont subi des violences ont une vie sexuelle épanouie, et ne sont jamais venues dans mon cabinet parce qu’elles n’en avaient pas besoin.
-> Elles n’apparaissent dans aucune statistique, et c’est précisément pour ça qu’on a l’impression que la règle est la catastrophe.

Et chez les hommes ? Une revue systématique de douze études aboutit à la même nuance, en plus marquée encore : certaines études confirment un risque accru de baisse de désir, de troubles de l’excitation, de difficultés d’orgasme et de douleurs ; d’autres ne retrouvent aucun lien.
Les auteurs concluent que la recherche est trop hétérogène pour trancher.

Traduction clinique : on ne vous rangera pas dans une case à cause de votre histoire.

Pourquoi le corps réagit comme ça

Pas besoin d’entrer dans les détails de ce qui s’est passé pour comprendre le mécanisme.

Face à une menace à laquelle on ne peut ni échapper ni résister, le corps dispose d’une dernière défense : se rendre indisponible : il coupe la présence, il coupe la sensation, il se verrouille.
C’est intelligent, c’est efficace, et ça a probablement permis de traverser l’évènement.

Le problème vient d’après…
Ce mécanisme ne fait pas le tri entre le danger et le plaisir.
Il s’enclenche sur des signaux (une position, une odeur, une phrase, une obscurité) pas sur une analyse de la situation.
Des années plus tard, dans une relation sûre, avec quelqu’un qu’on aime, il s’enclenche quand même.
Et on se croit cassé, alors qu’en réalité on est a un système qui protège un peu trop fort.

Il faut dire ici une chose qui soulage souvent énormément, et qu’on n’entend rarement.
Certaines personnes rapportent avoir eu une réponse physique pendant l’agression (lubrification, érection, parfois orgasme) et en concluent seules, pendant des années, qu’elles étaient consentantes ou complices.

Une revue de la littérature publiée en 2024, portant sur 136 hommes et 250 femmes survivants, confirme que cela peut se produire.
Une réponse du corps n’est ni un consentement, ni un désir, ni un plaisir, c’est un réflexe !

Nous expliquons pourquoi en détail dans notre article sur l’excitation et le désir.

Les cinq formes que ça prend le plus souvent

Chacune a son mécanisme, et chacune se travaille différemment :

1- L’absence de présence : on est là physiquement, on n’est plus là du tout.
-> C’est la plainte la plus fréquente, et nous la traitons dans notre article sur la dissociation pendant les rapports.

2- Les images qui reviennent : des fragments qui surgissent au moment de l’intimité, parfois sans qu’on sache d’où ils viennent.
-> Nous en parlons dans notre article sur les flashbacks.

3- Le corps qui se verrouille : contraction involontaire, douleur, pénétration impossible.
-> C’est ce que nous traitons dans nos articles sur les douleurs pendant les rapports et le vaginisme.

4- La fuite dans la sexualité : une sexualité compulsive, désaffectée, qui ressemble à tout sauf à du plaisir.
-> Nous en parlons dans notre article sur l’hypersexualité.

5- Le plaisir devenu muet : l’orgasme arrive, la sensation n’est pas là.
-> C’est l’anhédonie sexuelle.

Aucune de ces formes n’est un défaut de caractère.Toutes sont des stratégies qui ont servi ! 

« Je ne pourrai pas en parler » : la phrase qu’il faut désarmer

C’est, de loin, le premier obstacle à la prise de rendez-vous.
Et il repose sur une idée fausse : celle qu’une thérapie du traumatisme consisterait à tout raconter, en détail, à voix haute, à quelqu’un qu’on ne connaît pas.

Ce n’est pas comme ça que ça marche.

Regardez comment la recommandation britannique de référence sur le stress post-traumatique décrit le déroulement de l’EMDR : un travail par phases, qui commence par de l’information sur les réactions au traumatisme, puis par l’apprentissage de techniques pour gérer les souvenirs et les situations difficiles, et qui consiste ensuite à « identifier et traiter les mémoires cibles », le plus souvent des images.

Identifier… Pas raconter.
-> Vous pouvez travailler une mémoire sans la décrire.
-> Vous pouvez dire « il y a une image, je ne veux pas la nommer » et le travail avance quand même. Le même texte précise que l’EMDR comprend l’enseignement de techniques d’auto-apaisement et de gestion des flashbacks, à utiliser pendant et entre les séances.

Autrement dit : on vous donne d’abord de quoi tenir, avant de toucher à quoi que ce soit.

C’est aussi pour ça que l’ordre compte, et que nous ne commençons jamais par le cœur du sujet.

Ce que la recherche valide

Soyons clairs sur ce qui est solide et sur ce qui l’est moins.

Sur le stress post-traumatique lui-même, les preuves sont fortes.
La recommandation citée plus haut propose, au niveau d’exigence le plus élevé, les thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le traumatisme, et l’EMDR pour les adultes qui consultent plus de trois mois après un traumatisme non militaire (c’est-à-dire la situation de la quasi-totalité des personnes concernées par cette page).
-> Le format habituel : huit à douze séances, davantage en cas de traumatismes multiples.

Sur les difficultés sexuelles liées aux violences, les preuves sont beaucoup plus minces, et il faut le dire.
Un essai pilote a comparé, chez vingt femmes présentant une détresse sexuelle et un antécédent de violences dans l’enfance, deux séances d’approche cognitivo-comportementale à deux séances d’approche basée sur la pleine conscience.
Résultat : les deux groupes ont vu leur détresse sexuelle diminuer significativement, et le groupe pleine conscience a obtenu en plus une amélioration de la concordance (c’est-à-dire que ces femmes ressentaient davantage d’excitation pour un même niveau de réponse physique).

Vingt personnes, deux séances : c’est un pilote, pas une démonstration.
Mais le mécanisme est cohérent avec tout le reste : le traumatisme déconnecte la perception du corps, et c’est la perception qu’on réentraîne.
Les auteurs ouvraient d’ailleurs leur article en constatant qu’il n’existait, à l’époque, aucun traitement validé pour la détresse sexuelle liée aux violences.
Quinze ans plus tard, c’est encore largement vrai.

->Ce qui est validé, c’est le traitement du traumatisme ; le volet sexuel se construit avec, au cas par cas.

Trois choses à savoir avant de commencer

1. Le droit d’arrêter est la base (pas une politesse) : à chaque séance, et dans votre intimité.
Tant que ce droit n’est pas réellement acquis (pas juste énoncé) le corps ne relâche rien.
-> C’est la première chose que nous installons.

2. On stabilise avant de traiter : C’est l’ordre recommandé partout : d’abord comprendre ses réactions et disposer d’outils pour les gérer, ensuite seulement toucher aux mémoires.
-> Une thérapie qui attaque le traumatisme en séance deux va trop vite.

3. On commence souvent hors sexualité : Réapprendre à sentir sa présence dans son corps se travaille sur une tasse de thé, une douche, une marche (là où il n’y a aucun enjeu. Le lit vient après).

Quand consulter ?

Il n’y a pas de délai minimum, et surtout pas de délai maximum ! Des personnes consultent trente ans après, et ça fonctionne.

Les signaux qui justifient de ne pas attendre :

  • vous évitez l’intimité, ou vous la subissez ;
  • des images ou des sensations surgissent pendant les rapports ;
  • vous vous absentez pendant l’acte ;
  • votre corps se verrouille ;
  • ou vous avez le sentiment que votre histoire décide encore de votre vie sexuelle à votre place.

En consultation, je travaille avec l’EMDR sur les mémoires et les réactions du corps, l’hypnose sur la reprise de contact avec les sensations, et les approches centrées sur les émotions quand le couple a construit tout un équilibre autour du problème.

-> Et nous allons au rythme que vous fixez (c’est une condition de l’efficacité, pas une marque de douceur).

Vous n’avez pas à raconter pour commencer, vous avez juste à venir.

 
Dissociation, douleurs, images qui reviennent : ce que le corps garde après des violences sexuelles, et pourquoi on peut commencer une thérapie sans raconter.

Questions fréquentes

Faut-il raconter ce qui s’est passé pour être aidé ?

Non, les protocoles de traitement du traumatisme consistent à identifier la mémoire concernée, pas à la raconter en détail.
On peut travailler une image sans la décrire et la première phase du travail porte sur la compréhension des réactions et sur les outils pour les gérer, pas sur l’évènement.

J’ai eu une réaction physique pendant l’agression. Est-ce que ça veut dire que j’étais consentante ?

Non ! Une réponse génitale est un réflexe, déclenché par la détection d’un stimulus, indépendamment du désir et de l’accord.
Une revue de la littérature de 2024 confirme que cela se produit chez des victimes, hommes comme femmes.
-> Cela ne dit rien de votre consentement. 

Est-ce que j’aurai forcément des problèmes sexuels ?

Non. Les données montrent un risque augmenté, pas une fatalité : plusieurs études ne retrouvent aucune différence de fonctionnement sexuel entre les femmes avec et sans antécédent. 

Les hommes sont-ils concernés ?

Oui, dans une proportion estimée entre 3 et 17 % selon les études internationales.
En revanche, ils consultent beaucoup moins, et souvent plus tard.

Combien de temps ça prend ?

Pour le traitement du traumatisme, les recommandations indiquent huit à douze séances, davantage en cas de traumatismes multiples.
Le volet sexuel se travaille en parallèle ou ensuite, selon ce que vous souhaitez aborder.

Et si c’était il y a très longtemps ?

C’est justement la situation pour laquelle l’EMDR est recommandé au niveau le plus fort chez l’adulte : au-delà de trois mois après un traumatisme non militaire. Il n’y a pas de date de péremption.

Est-ce que je dois porter plainte pour être soignée ?

Non. Ce sont deux démarches totalement indépendantes.
Vous pouvez être accompagnée sans aucune démarche judiciaire, et le rester si c’est votre choix.

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