Dissociation pendant les rapports : quand on est là sans y être

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« Je suis là, je participe, et en même temps je suis ailleurs. Je regarde le plafond, je pense à ma liste de courses. Après, je ne me souviens presque de rien. »

Et souvent, cette précision, dite plus bas : « Mon partenaire ne s’en rend même pas compte. C’est ça le pire. »

Si vous reconnaissez ça, deux choses d’emblée :
1- Cela porte un nom : la dissociation.
2- Et ce n’est ni de la folie, ni un défaut d’amour, ni un manque de consentement.
-> C’est un mécanisme de protection qui s’est enclenché au mauvais moment.

Dissociation pendant les rapports : être là sans y être

Ce que c’est, en mots simples

La dissociation est une rupture momentanée dans la continuité de l’expérience : entre ce qui se passe, ce qu’on perçoit, et ce dont on se souvient.

La métaphore que j’aime utiliser : le pilote automatique.
Vous avez déjà conduit quarante kilomètres en pensant à autre chose, et réalisé à l’arrivée que vous ne vous souveniez pas du trajet. Vous avez freiné, tourné, respecté les feux (sans y être).
Tout le monde connaît cette sensation, et personne ne s’en inquiète.

C’est le même mécanisme…
Ce qui change, c’est le contexte où il s’enclenche.

Et un point important avant d’aller plus loin : ce n’est pas réservé aux personnes victimes de violences. Dans l’étude de référence sur le sujet, les femmes sans aucun antécédent en rapportaient aussi.
La fatigue, la charge mentale, l’anxiété de performance suffisent à décrocher quelqu’un de l’instant.

 

Les deux dissociations qu’il faut distinguer

C’est ici que la recherche devient contre-intuitive, et vraiment utile.

Une étude menée auprès de 59 femmes (37 avec un antécédent de violences sexuelles dans l’enfance et 22 sans ) a eu l’intelligence de ne pas traiter la dissociation comme un bloc. Elle a mesuré séparément deux phénomènes :

1- La déréalisation : le monde extérieur devient irréel, flou, lointain.
->La chambre semble s’éloigner, le temps se déforme.

2- La dépersonnalisation : c’est de soi qu’on se détache.
-> On s’observe de l’extérieur, le corps devient un objet qu’on regarde agir, on ne s’habite plus.

Et les résultats vont dans des sens opposés.
Plus il y avait de déréalisation pendant les rapports, plus l’excitation était élevée (et cela dans les deux groupes).
Plus il y avait de dépersonnalisation, plus l’excitation était basse.

Les auteurs en tirent une conclusion prudente et honnête : cela remet en question l’idée selon laquelle la dissociation serait le principal responsable des difficultés d’excitation chez les personnes victimes… Le lien est plus nuancé qu’on ne le dit.

Traduction clinique : se perdre n’est pas se quitter.
Que le monde s’efface un peu, que la pièce disparaisse, que vous ne sachiez plus l’heure, c’est le propre d’une expérience intense, et ce n’est pas le problème.
Le problème, c’est de partir de soi : se regarder faire, devenir spectatrice de son propre corps.

Soyons précis sur la portée de cette étude : cinquante-neuf participantes, des questionnaires, une seule mesure dans le temps.
Et aucun des indicateurs de dissociation ne correspondait aux réponses physiologiques mesurées en laboratoire.
-> C’est une piste solide, pas une loi.

Pourquoi ça s’enclenche

Face à une situation à laquelle on ne peut ni échapper ni s’opposer, le corps dispose d’une dernière défense : se rendre indisponible (il coupe la présence).
-> C’est efficace, et ça a souvent servi.

Le problème est que ce mécanisme ne s’enclenche pas sur une analyse, mais sur des signaux : une position, une odeur, une obscurité, une phrase.
Des années plus tard, dans une relation sûre, le signal suffit.
-> Nous détaillons ce mécanisme dans notre article sur la sexualité après des violences sexuelles.

Et il y a un second mécanisme, sans aucun traumatisme derrière : l’habitude.
Une sexualité longtemps subie, ou simplement longtemps vécue en surveillant sa performance, installe le décrochage comme réglage par défaut.
C’est le cousin direct du spectatoring décrit dans nos articles sur l’excitation et le désir et la peur de la panne.

Chez les hommes aussi, et dans des proportions considérables

Les hommes dissocient, et presque personne ne leur en parle.

Une étude québécoise publiée en 2024 a suivi 105 hommes venus chercher de l’aide après des violences sexuelles subies dans l’enfance.
Voici ce que disent les chiffres :

  • 50 % présentaient des symptômes de dissociation cliniquement élevés
  • 65 % rapportaient des difficultés sexuelles marquées
  • 79 % une faible cohésion identitaire

Et le lien était net : plus la dissociation était importante, plus les difficultés sexuelles l’étaient. Avec un trajet indirect éclairant, la dissociation s’accompagnait d’une perte de cohésion identitaire (ne plus bien savoir qui l’on est, se sentir morcelé), et c’est cette perte qui alimentait à son tour les difficultés sexuelles.

Une réserve nécessaire : ces hommes consultaient déjà.
Les pourcentages décrivent une population qui demande de l’aide, pas l’ensemble des hommes concernés mais la direction du lien, elle, est claire.

Ce qui aide, et ce qu’on sait vraiment

Je vais être franche sur un point que la plupart des pages sur ce sujet passent sous silence.

Les techniques d’ancrage sont universellement utilisées et n’ont jamais été validées.

Une revue publiée en 2025 a cherché les preuves de leur efficacité et conclut qu’« aucune étude n’a établi l’efficacité de cette intervention pourtant couramment utilisée ».
-> Les données sont anecdotiques, issues de l’expérience des praticiens et des patients.

Est-ce que je les recommande quand même ?
Oui ! et voici pourquoi assumé : elles sont sans risque, gratuites, et leur logique est cohérente.
Cette même revue définit l’ancrage comme un ensemble de techniques qui mobilisent les cinq sens plutôt que la réflexion, et elle explique pourquoi : pendant un épisode de dissociation, la pensée complexe devient inaccessible, alors que la capacité sensorielle reste intacte.
-> On ne peut pas se raisonner pour revenir mais on peut (res)sentir.

Pour le reste, les appuis sont plus solides :

Le traitement du traumatisme lui-même : 
La recommandation britannique de référence précise que l’EMDR comprend explicitement l’enseignement de techniques d’auto-apaisement et de gestion des reviviscences, à utiliser pendant et entre les séances (et qu’il se déroule par phases, en donnant d’abord de quoi tenir).

Le réentraînement de la perception :
Un essai pilote sur vingt femmes présentant une détresse sexuelle et un antécédent de violences dans l’enfance a comparé une approche cognitivo-comportementale à une approche basée sur la pleine conscience. Les deux ont réduit la détresse ; la pleine conscience a en plus amélioré la concordance (l’écart entre la réponse du corps et le ressenti).
-> Vingt personnes : c’est une piste, pas une preuve.

Et le toucher, réintroduit autrement :
Un article clinique de 2025 décrit comment adapter les exercices de sensate focus aux personnes ayant subi des violences : cartographie du corps pour identifier les zones sûres et celles qui déclenchent, pauses de vérification et ancrage pour rester présent, rythme ralenti, et consentement renégocié en continu.
C’est une proposition clinique argumentée, pas un essai contrôlé (mais elle est cohérente avec tout ce qui précède).

Se sentir absente pendant les rapports a un nom. Les deux formes de dissociation, pourquoi ça s'enclenche, et quatre outils pour revenir. Par une sexologue.

Quatre outils concrets

1. Repérez le signal d’avant : La dissociation ne tombe pas du ciel : il y a presque toujours dix à trente secondes de prodrome (les sons qui s’assourdissent, une sensation de froid, le regard qui se fixe, une impression de rétrécissement).
Pendant deux semaines, votre seul travail est de l’identifier.
-> On ne peut pas interrompre ce qu’on ne voit pas venir.

2. Ancrez-vous par les sens, pas par la tête : Quand le signal arrive : trois choses que vous touchez, deux que vous entendez, une que vous sentez.
Pas de « allez, reviens », pas de raisonnement, la pensée est hors service à ce moment-là, les sens non.
-> C’est précisément pour cette raison que l’ancrage est sensoriel.

3. Dessinez la carte de votre corps : Seule, habillée, en dehors de tout contexte sexuel : sur un schéma, marquez en vert les zones où le toucher est sûr, en orange les incertaines, en rouge celles qui déclenchent.
Cette carte n’est pas un aveu de faiblesse, c’est un plan de circulation (et elle évoluera).
-> Vous choisissez si et quand vous la partagez.

4. Installez la pause de vérification : Une question convenue à l’avance, simple, non dramatique : « tu es là ? » Sans reproche, sans enquête. Et une règle qui va avec : la réponse « non » arrête tout, immédiatement, sans justification.
Tant que cette règle n’est pas réellement acquise, le corps continue de se protéger (et il a raison).

Un mot pour le partenaire, s’il lit par-dessus votre épaule : ce n’est pas vous. Ce n’est pas un rejet, ce n’est pas un ennui, ce n’est pas un défaut de désir.
C’est un réflexe ancien qui s’est déclenché. La chose la plus utile que vous pouvez faire est de rendre l’arrêt facile (et de ne pas en demander le motif).

Quand consulter ?

Dès que cela vous inquiète, et sans attendre que ça devienne systématique.

Les signaux qui justifient d’en parler :

  • vous ne vous souvenez pas de ce qui s’est passé ;
  • vous vous observez de l’extérieur ;
  • vous évitez l’intimité pour ne pas avoir à décrocher ;
  • ou vous avez l’impression de jouer un rôle pour quelqu’un que vous aimez.

En consultation, nous commençons par repérer le signal et installer l’ancrage (avant de toucher à quoi que ce soit d’ancien).
Puis nous travaillons l’origine quand il y en a une, avec l’EMDR sur les mémoires et les déclencheurs, et l’hypnose sur la reprise de contact avec les sensations.
Et si c’est surtout le plaisir qui manque plutôt que la présence, c’est peut-être de l’anhédonie sexuelle qu’il s’agit (car ce n’est pas le même mécanisme).

Vous n’avez pas à raconter pour commencer.
Repérer un signal et apprendre à revenir, ça se travaille sans ouvrir aucun dossier.

Questions fréquentes

Est-ce que dissocier pendant les rapports est grave ?

Cela dépend de laquelle. La recherche distingue le fait que le monde devienne irréel (associé à une excitation plutôt plus élevée) et le fait de se détacher de soi-même, associé à une excitation plus basse. Se perdre dans le moment n’est pas se quitter.

Est-ce que ça veut dire que j’ai subi des violences ?

Non. Dans l’étude de référence, des femmes sans aucun antécédent en rapportaient aussi (La fatigue, l’anxiété de performance et l’habitude suffisent).

Les hommes sont-ils concernés ?

Oui ! Dans une étude québécoise portant sur 105 hommes ayant subi des violences dans l’enfance, la moitié présentaient une dissociation cliniquement élevée.

Mon partenaire ne s’en aperçoit pas, est-ce que je dois lui dire ?

C’est à vous de choisir le moment.
Mais sans explication, un.e partenaire interprète presque toujours cette absence comme un désintérêt pour lui (ce qui est faux, et coûteux pour le couple).

Est-ce que les exercices d’ancrage fonctionnent vraiment ?

Honnêtement : on ne le sait pas.
Une revue de 2025 constate qu’aucune étude n’a formellement établi leur efficacité, malgré leur usage généralisé.
Ils sont sans risque et leur logique est solide (mais je ne vous promettrai pas un résultat démontré).

Combien de temps pour que ça change ?

Le repérage du signal donne souvent des effets en quelques semaines.
Le travail sur l’origine, quand il est nécessaire, s’inscrit dans les huit à douze séances recommandées pour le traitement du traumatisme.

Sources

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