Hypersexualité : quand le sexe devient une souffrance

« Je pense au sexe tout le temps. Je me dégoûte. Est-ce que je suis malade ? » Cette question arrive souvent au cabinet, chargée d’une honte immense. Et la réponse honnête est : peut-être, mais pas forcément… Et la différence est immense.

Parce qu’entre une sexualité intense qui va très bien, une sexualité qui dérape vraiment, et une sexualité parfaitement normale vécue dans la culpabilité, il y a trois situations complètement différentes. Confondre les trois fait beaucoup de dégâts. Voyons comment s’y retrouver.

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    Hypersexualité : de quoi parle-t-on exactement ?

    L’hypersexualité désigne un schéma dans lequel les pensées, pulsions et comportements sexuels deviennent envahissants au point d’abîmer la vie de la personne. Depuis 2022, ce trouble a un nom officiel dans la classification internationale des maladies de l’OMS : le trouble du comportement sexuel compulsif .

    L’OMS le définit comme un échec persistant à contrôler des pulsions sexuelles intenses et répétitives, qui se manifeste sur six mois ou plus, et qui provoque une détresse marquée ou une altération importante du fonctionnement personnel, familial, social ou professionnel.

    Ce n’est donc pas une question de fréquence. On ne devient pas hypersexuel au-delà d’un certain nombre de rapports par semaine. Ce qui compte, c’est la perte de contrôle et les dégâts.

    Pour situer l’ordre de grandeur : une étude américaine menée auprès de 2 325 adultes a trouvé que 8,6 % d’entre eux rapportaient une détresse liée à une difficulté à contrôler leurs pulsions sexuelles : 10,3 % des hommes et 7,0 % des femmes. Ce n’est donc ni rarissime, ni « une histoire d’hommes ». 

     

    « Addiction au sexe » : pourquoi ce terme fait débat

    Vous avez sûrement entendu parler d’« addiction sexuelle » ou de « dépendance au sexe ». Ces expressions circulent partout, y compris dans la presse. Mais elles ne correspondent pas à la classification actuelle.

    L’OMS a rangé ce trouble parmi les troubles du contrôle des impulsions, et non parmi les addictions comportementales alors même qu’elle y a placé le jeu pathologique et le trouble du jeu vidéo.
    Ce choix est délibéré : les données disponibles n’ont pas permis de conclure que le mécanisme est celui d’une addiction. Le DSM-5 américain, de son côté, avait refusé d’intégrer le « trouble hypersexuel » en 2013, faute de preuves suffisantes.

    Pourquoi ça compte concrètement ?
    Parce que le mot qu’on emploie décide du soin qu’on propose.
    Le modèle addictif oriente vers l’abstinence et le sevrage. Le modèle du contrôle des impulsions oriente vers la régulation émotionnelle, la gestion des déclencheurs et le travail sur ce que le comportement vient apaiser. Ce ne sont pas les mêmes thérapies.

    Nous utilisons donc « hypersexualité » ou « comportement sexuel compulsif », et nous laissons « addiction au sexe » aux titres de journaux.

    Au passage, réglons deux mots au passage : « nymphomanie » et « satyrisme » n’ont plus aucune valeur clinique.
    Ce sont des vestiges du XIXᵉ siècle, et le premier a surtout servi à pathologiser le désir féminin, nous ne les emploierons pas.

    Le piège n°1 : la culpabilité n’est pas un diagnostic

    Voilà le point le plus important de cet article, et il est écrit noir sur blanc dans les critères de l’OMS :

    « La détresse entièrement liée à des jugements moraux et à une désapprobation concernant les pulsions, désirs ou comportements sexuels n’est pas suffisante pour remplir ce critère. »

    Traduction : si vous souffrez uniquement parce que votre sexualité entre en conflit avec vos valeurs, votre éducation ou votre religion, ce n’est pas un trouble du comportement sexuel compulsif.

    C’est ce que les chercheurs appellent l’incongruence morale.
    Les travaux de Joshua Grubbs et de son équipe ont montré qu’une part considérable des personnes se déclarant « accros à la pornographie » ne présentent pas de consommation objectivement dérégulée.
    Ce qu’elles vivent, c’est l’écart entre ce qu’elles font et ce qu’elles pensent devoir faire. Le meilleur prédicteur du sentiment d’être « accro » n’est pas la quantité consommée : c’est la désapprobation morale de sa propre consommation.

    Attention, on ne dit pas que ces personnes ne souffrent pas. Elles souffrent réellement, et elles méritent de l’aide. Mais pas la même. Traiter quelqu’un comme un addict alors qu’il vit un conflit de valeurs, c’est ajouter une étiquette de maladie à une honte déjà lourde. Le travail est ailleurs : comprendre d’où viennent ces normes, et reconstruire un rapport apaisé à sa propre sexualité.

    Deux questions permettent de commencer à trier : « Est-ce que ça me pose problème parce que ça abîme concrètement ma vie ? Ou parce que je pense que je ne devrais pas ? »

    Hypersexualité chez la femme et chez l’homme

    Le trouble touche les deux sexes, avec un écart moins grand qu’on ne le croit : dans l’étude citée plus haut, les femmes représentaient près de 41 % des personnes dépassant le seuil clinique.

    Les manifestations peuvent différer.
    Chez les hommes, on retrouve plus souvent une consommation compulsive de pornographie, une multiplication des partenaires, le recours répété à des services sexuels tarifés.
    Chez les femmes, la compulsion passe plus fréquemment par la recherche de validation, la séduction compulsive, l’enchaînement de relations.

    Mais attention à ne pas figer ces portraits : ces différences reflètent en partie ce que la société autorise à chacun, et ce que chacun ose dire à un professionnel.
    Les femmes concernées portent généralement une culpabilité plus lourde, et consultent plus tard.

    D’où ça vient ? Les causes à explorer

    • Les traumatismes :
      C’est le facteur le plus fréquemment retrouvé. Violences sexuelles, négligence, chaos affectif précoce : la sexualité devient alors un moyen de réguler une détresse qu’on ne sait pas apaiser autrement.
    • Les troubles associés :
      Anxiété, dépression, TDAH, et surtout le trouble bipolaire : en phase maniaque, l’hypersexualité est un symptôme classique. C’est une piste à écarter systématiquement, parce qu’elle change entièrement la prise en charge.
    • Les médicaments (la cause la plus méconnue) : Les agonistes dopaminergiques, prescrits notamment dans la maladie de Parkinson, peuvent déclencher des comportements compulsifs chez des personnes qui n’en avaient jamais présenté.
      Ce n’est pas anecdotique : une étude menée auprès de 3 090 patients parkinsoniens a retrouvé un trouble du contrôle des impulsions chez 13,6 % d’entre eux, dont un comportement sexuel compulsif chez 3,5 %. Et ces troubles sont près de trois fois plus fréquents chez les patients sous agoniste dopaminergique que chez les autres.
      Donc comme pour la baisse de libido, le premier réflexe est de regarder l’ordonnance. Si un comportement sexuel compulsif est apparu après l’introduction d’un traitement, c’est au médecin prescripteur qu’il faut en parler et surtout pas arrêter seul·e.

    • Le contexte. Isolement, stress chronique, disponibilité permanente de contenus en ligne : ce ne sont pas des causes à elles seules, mais des accélérateurs.

     

    Ce que l’attachement nous apprend

    Voici l’angle que nous travaillons beaucoup en cabinet, et qu’on retrouve peu ailleurs.

    Le comportement sexuel compulsif est très souvent une stratégie de régulation émotionnelle. Pas une histoire de libido : une façon de faire taire quelque chose. La recherche relie d’ailleurs régulièrement la sexualité dérégulée à l’insécurité d’attachement, anxieuse comme évitante.

    La logique est différente dans chaque cas:
    Du côté anxieux, le sexe sert à colmater la peur d’être abandonné, à vérifier qu’on existe encore pour quelqu’un.
    Du côté évitant, il permet au contraire d’obtenir de la proximité physique sans jamais avoir à s’exposer émotionnellement, l’intimité sans le risque.

    Dans les deux cas, la sexualité fait le travail que la sécurité affective devrait faire.
    Et comme elle le fait mal, il en faut toujours plus. C’est ce qui explique le sentiment de vide qui suit si souvent l’acte : le besoin réel n’a pas été touché.

    C’est une bonne nouvelle thérapeutique !
    Ça veut dire qu’on ne travaille pas « contre le sexe » : on travaille à installer la sécurité que le sexe essayait de fabriquer…

    Hypersexualité ou libido élevée ? Comment faire la différence

    Aimer beaucoup le sexe n’est pas un trouble. Avoir une libido nettement plus haute que la moyenne n’est pas un trouble non plus.
    Une sexualité intense, choisie, qui ne fait de mal à personne, est simplement une sexualité intense.

    Le partage se fait sur trois questions :

    1. Le contrôle : Avez-vous essayé de réduire, sans y arriver ?
    Une libido élevée se module quand le contexte l’exige… Une compulsion, non.

    2. Les conséquences : Est-ce que ça coûte quelque chose ? un travail, une relation, de l’argent, une prise de risque que vous regrettez ?
    Une sexualité intense qui s’intègre à votre vie n’est pas un problème. Une sexualité qui dévore le reste en est un.

    3. Le plaisir : Est-ce qu’il y en a encore ?
    Le critère le plus révélateur de l’OMS est celui-ci : continuer malgré les conséquences négatives, en retirant peu ou pas de satisfaction.
    Quand le plaisir a disparu mais que le comportement reste, on a changé de catégorie.

    Et notons le paradoxe que nous voyons régulièrement : beaucoup de personnes hypersexuelles ont, au fond, très peu de désir.
    Elles ont un besoin et ce n’est pas la même chose… c’est même, à bien des égards, le symétrique exact d’une baisse de libido.
    Deux façons différentes pour la sexualité de ne plus être à sa place. 

    Les tests en ligne : ce qu’ils valent vraiment

    Vous trouverez facilement des questionnaires d’auto-évaluation, le plus connu étant le SAST (Sexual Addiction Screening Test), développé par Patrick Carnes.

    Soyons clairs sur ce qu’ils sont. Ce sont des outils de dépistage, pas de diagnostic.
    Ils peuvent vous aider à mettre des mots et à préparer une consultation.
    -> Ils ne peuvent pas vous dire si vous avez un trouble.

    Deux limites à connaître :
    1- le SAST est construit sur le modèle de l’addiction, celui-là même que la classification actuelle n’a pas retenu.
    2- Et surtout, aucun questionnaire ne sait faire la différence entre une compulsion réelle et une incongruence morale.

    -> Une personne très culpabilisée par une sexualité pourtant ordinaire peut y obtenir un score élevé.

    Si vous le passez, traitez le résultat comme une question à apporter, pas comme une réponse à recevoir.

    Hypersexualité<br />
Comportement sexuel<br />
Addiction sexuelle<br />
Santé mentale<br />
Relations intimes<br />
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Dépendance sexuelle<br />
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Consultation sexologie<br />
Satyrisme<br />
Nymphomanie

    Comment soigner l’hypersexualité ? 

      Oui, ça se traite !
      Et le premier soulagement vient souvent de comprendre à quoi sert le comportement, avant même de chercher à le réduire…

      La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) : aide à repérer les déclencheurs, les enchaînements automatiques, et à construire d’autres réponses aux moments à risque.

      Le travail sur les traumatismes : Quand une histoire de violence ou de négligence est présente, la traiter est souvent décisif.
      -> C’est là que l’EMDR et l’hypnose trouvent leur place : ils permettent de réduire la charge émotionnelle des mémoires anciennes, donc la pression qui pousse au comportement.

      La thérapie des schémas : pour les croyances profondes sur soi -> « je ne vaux rien », « je ne suis aimable que pour ça » car c’est ce qui alimentent le cycle.

      Le travail sur l’attachement : seul ou en couple, pour construire la sécurité affective que la sexualité tentait de remplacer.

      L’avis médical : pour écarter un trouble bipolaire, un effet iatrogène ou une autre cause organique. Cette étape ne se saute pas.

      Les groupes de soutien : enfin, aident beaucoup de personnes à rompre l’isolement, en gardant en tête que la plupart reposent sur le modèle addictif, ce qui convient à certains et pas à d’autres.

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      Vous vous reconnaissez dans ces lignes ?
      Il n’y a rien de honteux à consulter pour ça, et beaucoup de personnes repartent d’un premier rendez-vous avec le soulagement
      d’apprendre qu’elles ne sont pas ce qu’elles croyaient être

      .

      Questions fréquentes

      Combien de rapports par semaine est-ce « trop » ?

      Il n’existe aucun seuil.
      La fréquence n’est pas un critère.
      Deux personnes peuvent avoir exactement la même activité sexuelle, l’une sans aucun problème, l’autre en souffrance.
      -> Ce qui compte, c’est le contrôle, les conséquences et le plaisir.

      Regarder de la pornographie souvent, est-ce une addiction ?

      Pas en soi.
      La recherche montre que le sentiment d’être « accro au porno » est surtout prédit par la désapprobation morale de sa propre consommation, pas par la quantité consommée.
      -> Si votre usage ne vous coûte rien concrètement mais vous fait honte, le travail porte sur la honte, pas sur le sevrage.

      L’hypersexualité est-elle reconnue comme une maladie ?

      Oui, depuis 2022, sous le nom de trouble du comportement sexuel compulsif dans la classification de l’OMS.
      En revanche, il n’y est pas classé comme une addiction, mais comme un trouble du contrôle des impulsions.

      Mon ou ma partenaire est concerné·e, que puis-je faire ?

      Deux choses aident vraiment.
      1- Ne pas surveiller : le contrôle extérieur ne fonctionne pas et transforme la relation en tribunal.
      2- Ne pas le prendre comme un verdict sur vous : la compulsion ne parle presque jamais de l’attractivité du ou de la partenaire.
      -> Un accompagnement de couple permet souvent de sortir de la spirale accusation-dissimulation.

      Faut-il arrêter toute sexualité pour s’en sortir ?

      Non, et c’est une idée qui vient du modèle addictif.
      L’objectif n’est pas l’abstinence, c’est de retrouver le choix.
      -> Une sexualité libre et désirée reste tout à fait accessible au bout du chemin.

      Sources

      • Organisation mondiale de la Santé (CIM-11). 6C72 Compulsive sexual behaviour disorder. → https://www.findacode.com/icd-11/code-1630268048.html
      • Dickenson, J. A., Gleason, N., Coleman, E., & Miner, M. H. (2018). Prevalence of distress associated with difficulty controlling sexual urges, feelings, and behaviors in the United States. JAMA Network Open, 1(7), e184468. → https://jamanetwork.com/journals/jamanetworkopen/fullarticle/2713037
      • Grubbs, J. B., Perry, S. L., Wilt, J. A., & Reid, R. C. (2019). Pornography problems due to moral incongruence: an integrative model with a systematic review and meta-analysis. Archives of Sexual Behavior, 48(2), 397-415.
      • Grubbs, J. B., Exline, J. J., Pargament, K. I., Hook, J. N., & Carlisle, R. D. (2015). Transgression as addiction: religiosity and moral disapproval as predictors of perceived addiction to pornography. Archives of Sexual Behavior, 44(1), 125-136. → https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/24519108/
      • Kraus, S. W., Krueger, R. B., Briken, P., et al. (2018). Compulsive sexual behaviour disorder in the ICD-11. World Psychiatry, 17(1), 109-110.
      • Mikulincer, M., & Shaver, P. R. (2016). Attachment in Adulthood (2e éd.). Guilford Press.
      • Weintraub, D., Koester, J., Potenza, M. N., Siderowf, A. D., Stacy, M., Voon, V., Whetteckey, J., Wunderlich, G. R., & Lang, A. E. (2010). Impulse control disorders in Parkinson disease: a cross-sectional study of 3090 patients. Archives of Neurology, 67(5), 589-595. → https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20457959/
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