Inceste : les séquelles à l’âge adulte, et ce qui se répare
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Les personnes qui consultent pour ça ont souvent trente, quarante, soixante ans. Et elles arrivent presque toujours avec l’une de ces deux phrases.
« Je croyais que c’était réglé. » ou bien : « Je n’en ai jamais parlé à personne. »
Les deux sont normales et aucune des deux n’est un obstacle. Vous n’avez pas à raconter pour commencer un travail (nous y reviendrons, parce que c’est ce qui empêche le plus de gens de décrocher le téléphone).
Cet article parle de ce que l’inceste laisse, des années après, dans la sexualité et dans la façon d’aimer, pas de ce qui s’est passé.
Combien de personnes, en France
La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants estime que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année dans ce pays, et que 5,4 millions d’adultes vivant aujourd’hui en France en ont été victimes dans leur enfance.
Sur l’inceste spécifiquement, l’enquête la plus citée est un sondage Ipsos réalisé en 2020 pour l’association Face à l’Inceste : 10 % des personnes interrogées déclarent en avoir été victimes, soit environ 6,7 millions d’adultes.
Soyons précis sur ce chiffre, parce qu’il est important et fragile à la fois. Il repose sur 1 033 personnes interrogées, sur du déclaratif, et il a été commandé par une association engagée sur le sujet. Il est passé de 3 % en 2009 à 6 % en 2015 puis 10 % en 2020 (une progression qui reflète probablement autant la libération de la parole que la réalité du phénomène).
L’association elle-même considère que le chiffre est sous-estimé.
Ordre de grandeur, donc, pas mesure exacte. Mais même en prenant la fourchette basse : dans une classe de trente élèves, plusieurs.
Pourquoi l’inceste n’est pas « une agression de plus »
C’est la question que personne ne pose, et c’est la plus importante.
Des travaux menés à partir d’une très large enquête américaine sur les expériences adverses de l’enfance ont comparé les personnes agressées par un proche ou un parent à celles agressées par quelqu’un d’extérieur.
Parmi celles qui rapportaient des violences sexuelles dans l’enfance, 32 % relevaient de la première catégorie.
Et leurs résultats de santé étaient significativement plus dégradés : un score d’adversité cumulée plus élevé (2,72 contre 1,87), une santé fonctionnelle plus basse sur quatre des sept dimensions mesurées, et davantage de dépression, d’anxiété, de panique et de colère.
Pourquoi ? Parce que l’inceste additionne trois impossibilités que les autres situations n’ont pas toutes :
1- On ne peut pas fuir : c’est la maison.
2- On ne peut pas le dire : la personne à qui on le dirait est de la même famille.
3- Et il faut continuer : dîner, Noël, vacances, comme si de rien n’était, parfois pendant des années.
La métaphore que j’aime utiliser : c’est le même robinet pour l’eau et pour le poison.
Un enfant a besoin de son parent ou de son proche pour exister ; s’il est aussi la source du danger, l’enfant ne peut pas choisir de se méfier (il a besoin du lien pour survivre).
Alors il fait la seule chose possible : il garde les deux ensemble.
-> L’attachement et la menace deviennent une seule et même chose.
Et c’est là le point décisif de cette page : l’inceste n’abîme pas seulement la sexualité, il abîme la façon même de s’attacher…
C’est pour cela qu’on retrouve si souvent, à l’âge adulte, une difficulté qui n’a l’air d’avoir aucun rapport : la peur d’être abandonné et la peur d’être envahi, en même temps.
C’est aussi la raison pour laquelle je travaille ces situations à la croisée de la sexologie et de l’attachement (l’un sans l’autre laisse la moitié du problème intact).
Ce que ça donne à l’âge adulte
Du côté de la sexualité, une méta-analyse publiée en 2023 retrouve, chez les femmes ayant subi des violences sexuelles dans l’enfance, des difficultés plus marquées sur l’excitation, le désir, la lubrification et la douleur, ainsi qu’une détresse sexuelle plus élevée.
Avec une réserve que je tiens à répéter : elle ne rassemble que sept études, et plusieurs travaux écartés de l’analyse n’ont trouvé aucune différence.
Le risque augmente ; la fatalité, non.
Chez les hommes, une étude québécoise de 2024 portant sur 105 hommes venus chercher de l’aide donne des proportions parlantes : 50 % présentaient une dissociation cliniquement élevée, 65 % des difficultés sexuelles marquées, et 79 % une faible cohésion identitaire (ce sentiment de ne plus bien savoir qui l’on est). Ces hommes consultaient déjà, donc les pourcentages ne décrivent pas tous les hommes concernésmais le lien, lui, était net : plus de dissociation, plus de difficultés.
Concrètement, dans mon cabinet, cela prend le plus souvent l’une de ces formes : l’absence de présence pendant les rapports, que nous traitons dans notre article sur la dissociation ; le corps qui se verrouille, avec des douleurs ou un vaginisme ; une sexualité compulsive et sans plaisir, dont nous parlons dans l’article sur l’hypersexualité ; ou un plaisir devenu muet, c’est-à-dire l’anhédonie sexuelle. Le cadre général est posé dans notre article sur la sexualité après des violences sexuelles.
Et je dois être honnête sur un point : les liens que je viens de décrire entre inceste et difficultés d’attachement relèvent de mon observation clinique, pas d’une étude que je pourrais vous citer. C’est cohérent avec ce que la recherche documente, ce n’est pas démontré par elle.
Les trois questions qui bloquent
« Est-ce que c’était vraiment de l’inceste ? »
C’est la question la plus fréquente, et elle vient presque toujours d’une liste de raisons de douter : il n’y a pas eu de pénétration, il n’y a pas eu de violence physique, c’était un frère ou un cousin et pas un parent, j’étais peut-être consentant, je n’ai pas dit non.
Aucun de ces éléments ne disqualifie ce que vous avez vécu. L’inceste ne se définit pas par le degré de parenté ni par la nature des actes, mais par le fait qu’un adulte ou une personne en position d’autorité ou d’ascendant ait utilisé un enfant à des fins sexuelles, dans un lien familial. Et sur le consentement, il n’y a rien à discuter : un enfant ne consent pas à un adulte, et un corps qui n’a pas résisté n’a pas accepté.
« Est-ce que je dois couper les ponts avec ma famille ? »
Non ! Pas comme condition d’un travail thérapeutique, et pas parce que quelqu’un vous l’aurait conseillé.
C’est votre décision, elle peut prendre des années, elle peut être partielle, elle peut changer.
Beaucoup de personnes vont mieux sans avoir rompu, d’autres ont besoin de rompre, et les deux sont des chemins valides.
->Ce que nous travaillons, c’est votre liberté de choisir (pas le choix lui-même).
« Est-il trop tard pour porter plainte ? »
Je ne vous donnerai pas de délai, et voici pourquoi : les règles de prescription pour les violences sexuelles sur mineurs ont changé plusieurs fois ces dernières années, et elles continuent d’évoluer. Un chiffre lu sur un site peut être périmé.
Ce que je peux vous dire avec certitude : appelez le 116 006 — France Victimes, gratuit, 7j/7 (ou consultez un avocat). Ce sont eux qui connaissent l’état actuel du droit.
Et une chose plus importante encore : porter plainte n’est pas une condition pour être soignée.
Ce sont deux démarches totalement indépendantes, et vous pouvez faire l’une sans l’autre, dans l’ordre que vous voulez, ou aucune des deux.
Ce qui se répare
Sur le traumatisme, les preuves sont solides.
La recommandation britannique de référence propose, au niveau d’exigence le plus élevé, l’EMDR pour les adultes qui consultent plus de trois mois après un traumatisme non militaire, c’est-à-dire exactement la situation décrite sur cette page, qu’il se soit passé dix ou quarante ans.
Le format indiqué est de huit à douze séances, davantage en cas de traumatismes répétés, ce qui est le cas de la majorité des situations d’inceste, et c’est une précision honnête à avoir en tête.
Ce même texte décrit un travail par phases :
– d’abord comprendre ses réactions et apprendre à gérer les souvenirs difficiles,
– ensuite seulement aborder les mémoires elles-mêmes.
Et il précise que l’EMDR consiste à « identifier et traiter les mémoires cibles » (identifier, pas raconter).
-> Vous pouvez travailler une image sans la décrire.
Sur le volet sexuel, les preuves sont plus minces, et je préfère le dire.
Un essai pilote mené auprès de vingt femmes présentant une détresse sexuelle et un antécédent de violences dans l’enfance a comparé deux approches brèves : les deux ont réduit la détresse sexuelle, et celle basée sur la pleine conscience a en plus amélioré l’écart entre la réponse du corps et le ressenti. Vingt personnes : une piste encourageante, pas une preuve.
Et sur l’attachement, c’est là que la thérapie des schémas, l’approche IMAGO et les approches centrées sur les émotions prennent le relais, parce qu’une sexualité ne se répare pas durablement si la façon de s’attacher reste en guerre avec elle-même.
Trois choses à faire, sans rien raconter
1. Nommer, en une phrase, à une personne qualifiée : pas le récit. Une phrase du type : « il s’est passé des choses dans ma famille quand j’étais enfant, et je crois que ça a un lien avec ce que je vis aujourd’hui. » C’est suffisant pour commencer.
Un professionnel formé ne vous demandera pas la suite ce jour-là.
2. Préparez la prochaine réunion de famille : si vous voyez encore la personne concernée, ou simplement la famille, décidez à l’avance de votre porte de sortie : combien de temps vous restez, où vous vous asseyez, qui vous appelez en sortant, et la phrase exacte qui vous permet de partir.
-> Ce n’est pas de l’évitement, c’est de la logistique (et ça change énormément la charge de ces journées).
3. Repérez où la sécurité existe déjà : une fois par jour, notez un moment où vous vous êtes senti en sécurité avec quelqu’un.
Même minuscule : un collègue, un commerçant, un ami.
C’est l’exercice qui sépare lentement l’attachement du danger (et c’est celui qui travaille le cœur du problème, pas sa surface).
Quand consulter ?
Quand vous commencez à faire le lien. C’est souvent ça le déclencheur : pas une crise, mais une connexion qui se fait, parfois à l’occasion d’une naissance, d’un reportage, d’un enfant qui atteint l’âge qu’on avait.
Il n’y a ni trop tôt ni trop tard.
Et il n’y a pas de prérequis : vous n’avez pas besoin d’avoir des souvenirs clairs, ni des certitudes, ni d’avoir porté plainte, ni d’avoir parlé à quiconque avant.
Dans mon cabinet, nous commençons par ce qui vous gêne aujourd’hui (la sexualité, le couple, le corps) et nous remontons seulement si c’est nécessaire et quand vous le décidez.
J’utilise l’EMDR sur les mémoires et les déclencheurs, l’hypnose sur la reprise de contact avec les sensations, et les approches centrées sur les émotions et la thérapie des schémas sur ce que l’enfance a installé dans votre façon d’aimer.
Vous n’avez pas à raconter pour commencer, vous avez juste à venir.
Questions fréquentes
Est-ce de l’inceste si la personne n’était pas mon parent ?
Oui. Un frère, une sœur, un cousin, un oncle, un beau-parent, un grand-parent : c’est le lien familial et l’ascendant qui définissent l’inceste, pas le degré de parenté.
Est-ce de l’inceste s’il n’y a pas eu de pénétration ?
Oui. Les actes sans pénétration, les attouchements, l’exposition, l’intrusion dans l’intimité sont des violences sexuelles et relèvent du même mécanisme.
Et si je n’ai pas dit non ?
Un enfant ne consent pas à un adulte, et un corps qui n’a pas résisté n’a pas accepté. La sidération et la paralysie sont les réactions les plus fréquentes, pas les exceptions.
Faut-il raconter pour être aidé ?
Non, les protocoles de traitement du traumatisme consistent à identifier la mémoire concernée, pas à la décrire. Et le travail commence par apprendre à gérer les réactions, pas par l’événement.
Dois-je couper les ponts avec ma famille ?
Ce n’est ni une condition ni une recommandation. Certaines personnes vont mieux sans avoir rompu, d’autres ont besoin de rompre. Ce qui se travaille, c’est votre liberté de choisir.
Est-ce trop tard pour porter plainte ?
Les délais de prescription pour les violences sexuelles sur mineurs ont changé plusieurs fois récemment.
Appelez le 116 006 ou consultez un avocat pour connaître l’état actuel du droit.
-> Et dans tous les cas, porter plainte n’est pas nécessaire pour être soignée.
Les hommes sont-ils concernés ?
Oui, et ils consultent beaucoup moins et plus tard. Dans une étude québécoise sur 105 hommes concernés, la moitié présentaient une dissociation cliniquement élevée.
Est-ce qu’on peut aller mieux quarante ans après ?
Oui ! L’EMDR est recommandé au niveau le plus fort précisément pour les traumatismes anciens chez l’adulte. Il n’y a pas de date de péremption.
Sources
- Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE). Rapport public 2023. → https://www.ciivise.fr/le-rapport-public-de-2023
- Ipsos pour Face à l’Inceste. Enquête sur l’inceste en France, 2020 (1 033 personnes interrogées). → https://facealinceste.fr/blog/enquete/comment-nous-arrivons-au-chiffre-de-1-francais-sur-10-victime-d-inceste
- Edwards VJ, Freyd JJ, Dube SR, Anda RF, Felitti VJ. Health Outcomes by Closeness of Sexual Abuse Perpetrator: A Test of Betrayal Trauma Theory. Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma. 2012;21(2):133-148. → https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10926771.2012.648100
- Aşcı Ö, Demirgöz Bal M, et al. The Impact of Childhood Sexual Abuse on Adult Female Sexual Function and Sexual Distress: A Systematic Review and Meta-Analysis. Turkish Journal of Psychiatry. 2023;35(1):63-74. → https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11003369/
- Villeneuve É, Paradis A, Brassard A, Vaillancourt-Morel MP, Fernet M, Gewirtz-Meydan A, Godbout N. Dissociation and sexual concerns in male survivors of childhood sexual abuse: the role of identity cohesion. Journal of Trauma & Dissociation. 2024;25(2). → https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/15299732.2024.2356597
- National Institute for Health and Care Excellence. Post-traumatic stress disorder (NG116), Recommendations. 2018. → https://www.nice.org.uk/guidance/ng116/chapter/recommendations
- Brotto LA, Seal BN, Rellini A. Pilot study of a brief cognitive behavioral versus mindfulness-based intervention for women with sexual distress and a history of childhood sexual abuse. Journal of Sex & Marital Therapy. 2012;38(1):1-27. → https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22268979/