Baisse de désir après bébé : pourquoi, et combien de temps
C’est une phrase qui arrive souvent avec de la honte dedans.
« Je l’aime, il me plaît, et je n’ai aucune envie. Aucune. »
Et souvent, juste après : « et je m’en veux, parce qu’il est patient. »
Si c’est votre situation, cet article vous donnera quatre explications précises et un chiffre qui devrait vous soulager tout de suite.
-> Vous n’êtes pas en train de ne plus aimer votre partenaire. Vous êtes en train de traverser quelque chose de documenté.
Ce n’est pas rare, c’est majoritaire
Une étude irlandaise portant sur 832 femmes a mesuré ce qui se passait à six mois d’un premier accouchement.
46,3 % rapportaient une perte d’intérêt sexuel.
Presque une femme sur deux, et à six mois, pas à six semaines.
-> Ce n’est donc pas une anomalie qu’il faudrait expliquer, c’est le cas le plus fréquent.
Votre couple ne s’use pas, il encaisse un choc
Voilà le résultat qui change tout, et il vient d’une étude particulièrement solide.
Deux cent dix-huit couples ont été suivis pendant les huit premières années de leur mariage, dont 132 qui ont eu leur premier enfant pendant l’étude. Et surtout, les chercheurs avaient un groupe témoin de 86 couples sans enfant, suivis en parallèle, ce qui est rare et qui rend les conclusions bien plus fiables.
Chez les parents, la satisfaction conjugale ne décline pas progressivement : elle chute brutalement, au moment de la naissance.
L’effet est net chez les mères, et un peu moindre mais bien réel chez les pères.
Chez les couples sans enfant, au même moment du suivi : aucune chute brutale.
Seulement une lente érosion sur huit ans, comme on l’observe dans tous les couples.
-> Ce n’est pas votre couple qui se délite. C’est un choc, et il a une date.
La métaphore que j’aime utiliser : ce n’est pas une usure, c’est un déménagement. Dans le sens où rien n’est cassé, mais tout est dans des cartons, plus rien n’est à sa place, et personne ne retrouve ses affaires.
Ce qui se répare ne se répare pas en « travaillant sur le couple » de façon générale, mais en remettant les choses une par une.
Et une donnée pour finir sur cette étude, parce qu’elle existe et qu’on ne la cite jamais : environ 7 % des mères et 15 % des pères ont rapporté une amélioration brutale de leur satisfaction après la naissance. Ce n’est donc pas une loi.
Les quatre causes, dans l’ordre où nous les cherchons
1. Le sommeil, et ce n’est pas une excuse
On balaie souvent la fatigue comme si c’était une façon polie de dire autre chose. Les données disent l’inverse.
Une étude a suivi 171 femmes pendant quatorze jours consécutifs, avec un questionnaire chaque matin au réveil.
Résultat : plus la nuit avait été longue, plus le désir était élevé le lendemain. Et une heure de sommeil supplémentaire correspondait à 14 % de chances en plus d’avoir une activité sexuelle avec son partenaire ce jour-là.
Soyons précis sur la portée : cette étude a été menée auprès d’étudiantes, pas de jeunes mères, et les auteurs la présentent eux-mêmes comme une étude pilote.
-> Mais le mécanisme reste le mécanisme. Et avec un nourrisson, on ne parle pas d’une heure de sommeil en moins, on en parle de trois.
2. Les hormones, si vous allaitez
L’allaitement maintient un taux d’œstrogènes bas. Dans l’étude irlandaise citée plus haut, l’allaitement était associé à la fois à la perte d’intérêt sexuel, au manque de lubrification et aux douleurs.
Ce n’est pas une question de volonté, c’est une muqueuse et un équilibre hormonal. Nous le détaillons dans notre article sur la sécheresse vaginale, et si la douleur s’ajoute au manque d’envie, voyez aussi la reprise des rapports après l’accouchement.
-> Et ça s’atténue nettement à douze mois, les données le montrent.
3. La charge mentale, et son mécanisme exact
C’est la cause la plus intéressante, parce qu’on croit la connaître et qu’on se trompe sur son fonctionnement.
Deux études, portant sur 677 puis 396 femmes en couple avec un homme et ayant des enfants, retrouvent qu’assumer une grande part des tâches domestiques est associé à un désir significativement plus faible envers le partenaire.
Jusqu’ici, rien de surprenant mais les auteurs sont allés chercher par quoi ça passe, et c’est là que c’est éclairant.
Deux mécanismes expliquent le lien :
1- le fait de percevoir son partenaire comme quelqu’un dont on s’occupe,
2- et le sentiment que la répartition est injuste.
-> Ce n’est donc pas la fatigue des tâches qui éteint le désir. C’est le glissement du partenaire vers le statut de personne à charge.
Dit autrement, et c’est une phrase que j’utilise souvent en consultation : on ne désire pas quelqu’un qu’on materne.
Ce n’est pas une question de respect ni d’amour, c’est une question de place. Un partenaire qu’il faut briefer, rappeler, superviser, n’occupe plus la place d’un partenaire.
Et la conséquence pratique est contre-intuitive : le levier n’est pas un dîner aux chandelles, c’est la liste des tâches.
Redistribuer agit plus sûrement sur le désir que n’importe quelle tentative de romantisme ajoutée par-dessus.
Une honnêteté sur ces données : elles portent sur des femmes en couple hétérosexuel. On ne peut pas les transposer telles quelles aux couples de femmes ou aux familles recomposées, même si le mécanisme décrit (la place, pas la fatigue) a de bonnes chances d’être plus général.
4. La bascule d’identité
Celle-là, je ne peux pas vous la sourcer.
C’est de l’observation clinique, et je préfère le dire que de l’habiller d’une étude.
Un corps qui a passé neuf mois à porter, puis des mois à nourrir, devient un corps fonctionnel.
On s’en sert, on le surveille, on le répare et un corps qu’on utilise cesse d’être un corps qu’on habite…
À cela s’ajoute un regard qui change, parfois des deux côtés. Certaines femmes ne se reconnaissent plus comme amantes. Et certains partenaires, de leur côté, cessent de voir une amante là où ils voient désormais une mère (c’est un sujet dont ils parlent très peu, et qui mérite d’être nommé en consultation).
Enfin, le désir du co-parent change aussi. On l’oublie systématiquement, parce que tout le monde regarde la mère.
Le désir réactif : la clé que personne ne donne
Si vous ne retenez qu’une chose de cet article, retenez celle-ci.
Les travaux de Rosemary Basson ont montré que chez beaucoup de personnes, et particulièrement chez les femmes en relation durable, le désir n’est pas le point de départ : il est la conséquence. On accepte d’abord une proximité, et c’est l’excitation qui, en s’installant, réveille l’envie.
Or le désir spontané, celui qui arrive tout seul sans raison, est précisément la première chose que le post-partum efface et la dernière à revenir.
-> Si vous attendez d’avoir envie pour vous laisser approcher, vous attendez un train qui ne passe plus par cette gare.
C’est un point que nous développons dans nos articles sur la baisse de libido et sur l’excitation et le désir.
Et si c’est plus que de la fatigue
Il faut dire ceci clairement, parce que c’est fréquent et sous-repéré.
L’Enquête nationale périnatale 2021, menée auprès de 7 133 femmes en France, retrouve à deux mois du post-partum :
16,7 % de dépression (au seuil de l’échelle de référence)
27,6 % d’anxiété
Plus d’une femme sur quatre, et dans la grande majorité des cas personne ne le leur a demandé.
Or la perte de désir n’est pas seulement un symptôme de fatigue : c’est aussi un symptôme de dépression.
D’où une question à vous poser honnêtement : le plaisir a-t-il disparu seulement dans la sexualité, ou aussi ailleurs ?
Dans la nourriture, la musique, les moments avec votre bébé ?
-> Si tout est plat partout, ce n’est pas un sujet de sexologie en première intention.
Dans ce cas, le premier interlocuteur est votre médecin, votre sage-femme ou l’entretien postnatal précoce (proposé systématiquement entre la 4e et la 8e semaine).
Et si vous vous sentez en détresse, le 3114 répond 24h/24, gratuitement, y compris aux proches inquiets.
Ce qui aide
Il n’y a pas de traitement du désir, et méfiez-vous de ce qui se vend comme tel. Ce qui marche, c’est de traiter ce qui l’empêche.
Quatre outils concrets
- Comptez les heures de sommeil, pas les rapports : pendant deux semaines, notez seulement vos heures de sommeil. Si vous êtes sous six heures fractionnées, la question du désir n’est pas encore posable, et le premier objectif du couple n’est pas la sexualité, c’est d’organiser une nuit sur deux pour chacun.
- Redistribuez avant de romantiser : la liste des tâches et de la charge invisible (les rendez-vous, les tailles de vêtements, les stocks de couches, le calendrier des vaccins), écrite noir sur blanc, et répartie. Ce n’est pas un sujet d’intendance, c’est le levier le mieux documenté de cette liste.
- Le contexte avant l’envie : posez les conditions (du temps, pas d’écran, la porte fermée) et acceptez de commencer sans envie, avec une seule règle non négociable : le droit d’arrêter à tout moment.
Sans cette porte de sortie, le corps ne se détend pas et l’envie ne vient pas. - Reprenez le contact non sexuel d’abord : pendant deux ou trois semaines, du contact sans aucun objectif et sans pénétration. Cela paraît lent. C’est en réalité le raccourci, parce que le corps a besoin de réapprendre que le toucher n’est pas une demande.
Quand consulter ?
Quand cela vous fait souffrir, ou quand le sujet est devenu impossible à aborder entre vous.
Consultez aussi si l’évitement s’est installé (on se couche à des heures différentes, on ne se touche plus du tout), si la douleur s’ajoute au manque d’envie, ou si cela dure au-delà de la première année sans aucune amélioration.
En consultation, nous regardons dans l’ordre : le sommeil, les hormones, la répartition réelle de la charge, puis ce qui s’est joué sur l’identité et dans le couple.
Les approches centrées sur les émotions et la thérapie IMAGO sont particulièrement indiquées ici, parce que le vrai sujet est souvent devenu le silence entre vous plutôt que le désir lui-même.
Et si vous élevez votre enfant seule, la question n’est pas moins légitime : elle porte sur votre rapport à votre propre corps et à votre désir, et c’est un travail en soi.
Questions fréquentes
Est-ce normal de n’avoir aucune envie après un accouchement ?
Oui, et c’est majoritaire : 46,3 % des femmes rapportaient une perte d’intérêt sexuel à six mois d’un premier accouchement dans une étude portant sur 832 femmes.
Combien de temps ça dure ?
Les effets liés à l’allaitement et aux hormones s’atténuent nettement vers douze mois. En revanche, ce qui relève de la répartition des tâches et du couple ne se résout pas avec le temps, parce que le temps ne redistribue rien.
Est-ce que c’est l’allaitement ?
En partie, oui. L’allaitement maintient un taux d’œstrogènes bas et il est associé à la perte d’intérêt, au manque de lubrification et aux douleurs. Ce n’est pas une raison d’arrêter d’allaiter, c’est une raison de savoir à quoi s’attendre.
La charge mentale, est-ce vraiment un facteur de désir ?
Oui, et le mécanisme est précis : ce qui éteint le désir n’est pas la fatigue des tâches, mais le fait de percevoir son partenaire comme quelqu’un dont on s’occupe, et le sentiment d’injustice. C’est pour cela que redistribuer agit mieux qu’un dîner en amoureux.
Et le désir de mon partenaire ?
Il change aussi, et presque personne ne le lui demande. La même étude sur 218 couples retrouve une chute de satisfaction chez les pères également, un peu moins marquée mais bien réelle.
Comment savoir si c’est une dépression post-partum ?
Un repère simple : si le plaisir a disparu seulement dans la sexualité, c’est une question de sexologie. S’il a disparu partout, dans la nourriture, les activités, les moments avec votre bébé, c’est une question médicale d’abord.
Est-ce que l’envie reviendra ?
Dans la grande majorité des cas, oui, à condition de traiter ce qui l’empêche plutôt que d’attendre. Et dans l’étude sur les 218 couples, 7 % des mères rapportaient même une amélioration brutale de leur satisfaction conjugale après la naissance.
Sources
- O’Malley D, Higgins A, Begley C, Daly D, Smith V. Prevalence of and risk factors associated with sexual health issues in primiparous women at 6 and 12 months postpartum. 2018. → https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29855357/
- Doss BD, Rhoades GK, Stanley SM, Markman HJ. The effect of the transition to parenthood on relationship quality: an 8-year prospective study. Journal of Personality and Social Psychology. 2009;96(3):601-619. → https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/19254107/
- Kalmbach DA, Arnedt JT, Pillai V, Ciesla JA. The impact of sleep on female sexual response and behavior: a pilot study. The Journal of Sexual Medicine. 2015;12(5):1221-1232. → https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/25772315/
- Harris EA, Gormezano AM, van Anders SM. Gender Inequities in Household Labor Predict Lower Sexual Desire in Women Partnered with Men. Archives of Sexual Behavior. 2022;51(8):3847-3870. → https://link.springer.com/article/10.1007/s10508-022-02397-2
- Basson R. The female sexual response: a different model. Journal of Sex & Marital Therapy. 2000;26(1):51-65. → https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/10693116/
- Santé publique France. Prévalence de la dépression, de l’anxiété et des idées suicidaires à deux mois postpartum : données de l’Enquête nationale périnatale 2021. BEH 2023;18. → https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2023/18/2023_18_1.html