Flashbacks pendant l’intimité : pourquoi les images reviennent
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Il y a deux façons de décrire ce qui se passe, et les deux reviennent presque chaque semaine en consultation.
« Au milieu d’un moment avec quelqu’un que j’aime, une image surgit. Ce n’est pas un souvenir qui remonte, c’est comme si ça se passait maintenant. »
Ou bien, plus déroutant encore : « Parfois il n’y a même pas d’image. Juste une angoisse qui tombe, un dégoût, et je ne sais pas d’où ça vient. »
Les deux décrivent le même phénomène et les deux s’expliquent.
-> Ce n’est ni de la folie, ni un signe que vous n’aimez pas votre partenaire.
Ce qu’est un flashback, et ce que ce n’est pas
Le modèle de référence sur le stress post-traumatique, proposé par Anke Ehlers et David Clark en 2000, décrit les intrusions de façon très précise : ce sont surtout des impressions sensorielles, le plus souvent visuelles, qui donnent la sensation de se produire maintenant.
Elles portent l’émotion d’origine intacte, et il leur manque quelque chose que tous vos autres souvenirs possèdent : la sensation de se souvenir.
C’est toute la différence.
-> Un souvenir ordinaire, on le regarde. Un flashback, on le subit.
Et la raison est d’une simplicité étonnante. D’après ce modèle, la mémoire traumatique est mal contextualisée : elle n’a pas de repère temporel clair, et elle n’est pas reliée à ce qui s’est passé ensuite (par exemple, le fait que vous ayez survécu et que ce soit terminé).
Sans repère de temps, le cerveau ne peut pas la classer au passé.
La métaphore que j’aime utiliser : c’est une photo sans date au dos. Tous vos autres souvenirs sont rangés dans des albums ordonnés, avec une année, un lieu, un avant et un après.
Celui-là est une photo trouvée en vrac, sans légende. Impossible de savoir quand ça s’est passé, alors le cerveau fait le seul choix qui lui reste : il la traite comme maintenant.
Pourquoi au lit, justement
C’est la question que les gens se posent avec le plus de culpabilité : pourquoi là, avec cette personne, alors que tout va bien ?
Le même modèle donne la réponse, et elle est presque troublante.
Les déclencheurs d’un flashback sont des signaux sensoriels de bas niveau, qui n’ont souvent aucun lien logique avec l’événement.
Les auteurs en donnent quatre exemples : un son, une odeur, un toucher sur le corps, une sensation d’être immobilisé.
-> Trois de ces quatre exemples décrivent littéralement un rapport sexuel.
L’intimité n’est donc pas un contexte où les flashbacks surviennent par malchance.
C’est le contexte qui concentre le plus de déclencheurs possibles au mètre carré : du contact sur la peau, des odeurs, de la pénombre, du poids, de l’immobilité, des sons.
Et le modèle précise un point décisif : une vague ressemblance physique suffit, même si le contexte est totalement différent. Les auteurs citent l’exemple d’une tache de soleil qui déclenchait des images de phares, chez une personne accidentée de nuit.
Autrement dit : le fait d’être en sécurité, aimée, consentante, dans votre propre lit, ne protège de rien.
-> Le déclencheur ne vérifie pas le contexte. Il reconnaît une forme et il part.
Quand l’émotion vient sans l’image
C’est le cas le plus déstabilisant, et celui que personne n’explique.
Toujours selon ce modèle, la remontée d’un souvenir traumatique est déclenchée par des indices, sans passer par la conscience.
Résultat : la personne peut ne pas savoir ce qui l’a déclenchée, et ressentir l’émotion sans le souvenir.
Vous avez donc une vague d’angoisse, de dégoût ou de panique, aucune image pour l’expliquer, et deux conclusions possibles : soit vous inventez ou soit c’est votre partenaire qui vous dégoûte.
-> Les deux sont fausses ! Et l’absence d’image ne veut pas dire l’absence de cause.
C’est une information que je donne très tôt en consultation, parce qu’elle soulage immédiatement une culpabilité qui n’a pas lieu d’être.
Ce que ça fait au corps
Il y a une donnée précieuse sur ce point, et elle est plus fine qu’on ne l’imagine.
Une étude menée auprès de 117 femmes a comparé celles dont l’événement le plus bouleversant était de nature sexuelle à celles dont l’événement le plus bouleversant était d’une autre nature.
Résultat : les premières présentaient une réponse génitale plus faible face à des stimuli érotiques, et ce même en neutralisant le niveau de symptômes post-traumatiques.
Elles rapportaient aussi plus fréquemment de l’anxiété et de l’inhibition pendant les rapports, ainsi qu’un manque de lubrification.
Ce n’est donc pas le traumatisme en général qui agit sur la réponse sexuelle, c’est le fait qu’il ait été sexuel.
Et un détail qui prolonge tout ce que nous écrivons ailleurs : l’excitation ressentie, elle, ne différait pas entre les deux groupes. Le corps réagissait différemment, la perception ne le signalait pas.
C’est exactement le phénomène de concordance décrit dans notre article sur l’excitation et le désir, et cela explique une partie des situations de sécheresse vaginale qui résistent aux explications hormonales.
Soyons honnêtes sur la portée : 117 participantes, une mesure en laboratoire, une seule fois.
-> C’est une piste solide, pas une loi.
L’erreur qui entretient le problème
Il y a une chose que presque tout le monde fait, et qui fait durer les flashbacks au lieu de les calmer.
Le modèle d’Ehlers et Clark identifie explicitement les stratégies qui maintiennent les symptômes : l’évitement, la suppression des pensées (essayer de ne pas y penser), et les comportements de sécurité.
Leur mécanisme est le suivant : en empêchant la mémoire d’être élaborée et remise dans son contexte, ces stratégies l’empêchent de recevoir sa date.
-> Essayer de ne pas y penser est précisément ce qui fait durer.
Attention, cela ne veut pas dire qu’il faudrait s’exposer brutalement ou forcer quoi que ce soit. Cela veut dire que l’évitement n’est pas une solution d’attente : c’est un entretien actif du problème, et c’est pour cela qu’il faut un accompagnement plutôt que du temps.
Ce qui marche
Sur le traumatisme, les preuves sont solides.
La recommandation britannique de référence propose l’EMDR, au niveau d’exigence le plus élevé, pour les adultes qui consultent plus de trois mois après un traumatisme non militaire.
Et elle précise une chose particulièrement pertinente ici : l’EMDR comprend explicitement l’enseignement de techniques de gestion des flashbacks, à utiliser pendant et entre les séances. Format habituel : huit à douze séances, davantage en cas de traumatismes répétés.
Sur le mécanisme, le modèle propose trois cibles, et elles sont très concrètes : redonner un contexte et une date à la mémoire, modifier les interprétations qui entretiennent le sentiment de danger actuel, et abandonner l’évitement.
Sur les techniques d’ancrage, je dois être franche.
Une revue publiée en 2025 a cherché les preuves de leur efficacité et conclut qu’aucune étude ne l’a établie, malgré un usage généralisé.
Je les propose quand même, parce qu’elles sont sans risque et que leur logique est cohérente : cette même revue explique que l’ancrage mobilise les cinq sens plutôt que la réflexion, parce que pendant une intrusion la pensée complexe devient inaccessible alors que la capacité sensorielle reste intacte.
-> On ne peut pas se raisonner pour revenir, on peut sentir.
Et sur le volet sexuel, un essai pilote sur vingt femmes ayant une détresse sexuelle et un antécédent de violences dans l’enfance a montré qu’une approche brève, cognitivo-comportementale ou basée sur la pleine conscience, réduisait significativement cette détresse.
-> Vingt personnes, c’est un pilote.
Quatre outils concrets
- Datez l’image : à voix haute ou par écrit, dès qu’elle surgit. « Ceci a eu lieu en [année], j’avais [âge]. Nous sommes en 2026, j’ai [âge], et je suis ici. »
Cela paraît mécanique et c’est volontaire : vous faites exactement ce qui manque à cette mémoire, vous lui collez une date au dos. - Repérez le déclencheur, pas le souvenir : un carnet, et une seule chose à noter (le signal, pas le contenu).
Une position, une lumière, une odeur, un son, une phrase. Comme le déclencheur n’a souvent aucun lien logique avec l’événement, vous ne le trouverez pas en réfléchissant.
-> Vous le trouverez en relevant ce qui était là juste avant. - Ancrez-vous par les sens : trois choses que vous touchez, deux que vous entendez, une que vous sentez. Eau froide sur les poignets, une texture rugueuse, une odeur forte.
Pas de discours intérieur, pas de « allez, reviens ». - Installez un mot avec votre partenaire : un seul mot, convenu à l’avance, qui arrête tout immédiatement et sans explication à fournir.
Pas de question, pas de « qu’est-ce qui s’est passé ».
Tant que ce mot n’est pas réellement opérationnel, le corps reste en vigilance (et la vigilance alimente les intrusions).
Un mot pour le partenaire, s’il lit cette page : ce n’est pas vous, ce n’est pas maintenant, et ce n’est pas un jugement sur ce que vous êtes en train de faire.
La chose la plus utile que vous puissiez faire est de rendre l’arrêt simple, de rester présent, et de ne pas demander pourquoi.
Quand consulter ?
Dès que cela se répète, et sans attendre de pouvoir expliquer de quoi il s’agit.
Les signaux qui justifient d’en parler : des images qui surgissent pendant l’intimité, des vagues d’émotion sans cause identifiable, l’évitement des situations qui pourraient déclencher, ou le sentiment de devoir surveiller en permanence pour que ça n’arrive pas.
En consultation, nous commençons par le repérage des déclencheurs et par les techniques qui permettent de revenir, avant de toucher à la mémoire elle-même.
Je travaille ensuite avec l’EMDR sur les images et les déclencheurs, et avec l’hypnose sur la reprise de contact avec les sensations.
Le cadre général est posé dans notre article sur la sexualité après des violences sexuelles, et si c’est surtout la présence qui manque plutôt que des images qui surgissent, il s’agit peut-être de dissociation (ce n’est pas le même mécanisme, et ça ne se travaille pas pareil).
Vous n’avez pas à raconter pour commencer : repérer un déclencheur et apprendre à revenir se travaille sans ouvrir aucun dossier.
Questions fréquentes
Est-ce qu’un flashback, c’est revivre l’événement ?
Presque, le modèle de référence décrit des impressions sensorielles qui donnent la sensation de se produire maintenant, avec l’émotion d’origine intacte, et sans la sensation de se souvenir qu’ont les souvenirs ordinaires.
C’est pour cela que c’est si éprouvant.
Pourquoi ça arrive avec quelqu’un que j’aime ?
Parce que le déclencheur ne vérifie pas le contexte. Les déclencheurs sont des signaux sensoriels (un toucher, une odeur, une sensation d’immobilité) qui n’ont pas besoin de lien logique avec l’événement.
L’intimité en concentre beaucoup, voilà tout.
Je ressens une angoisse sans aucune image, est-ce que j’invente ?
Non. La remontée se fait par des indices, sans passer par la conscience : on peut ressentir l’émotion sans récupérer le souvenir. L’absence d’image ne veut pas dire l’absence de cause.
Est-ce que je dois en parler à mon partenaire ?
C’est vous qui choisissez le moment. Mais sans explication, un partenaire conclut presque toujours que le problème vient de lui, ce qui est faux et coûteux pour vous deux.
Est-ce que je peux m’en sortir seule, avec le temps ?
C’est justement ce qui ne marche pas. Le modèle montre que l’évitement et la suppression des pensées entretiennent les intrusions, parce qu’ils empêchent la mémoire d’être remise en contexte.
Les exercices d’ancrage sont-ils efficaces ?
On ne le sait pas. Une revue de 2025 constate qu’aucune étude n’a établi leur efficacité malgré leur usage généralisé. Ils sont sans risque et leur logique est cohérente, mais je ne vous promettrai pas un résultat démontré.
Combien de temps ça prend ?
Pour le traitement du traumatisme, les recommandations indiquent huit à douze séances, davantage en cas de traumatismes répétés. Le repérage des déclencheurs, lui, donne souvent des effets en quelques semaines.
Sources
- Ehlers A, Clark DM. A cognitive model of posttraumatic stress disorder. Behaviour Research and Therapy. 2000;38:319-345. → https://i-cbt.org.ua/wp-content/uploads/2017/11/Ehlers-PTSD-2000.pdf
- Bird ER, Seehuus M, Heiman JR, Davis KC, Norris J, et al. Sexual vs Non-Sexual Currently Most Upsetting Trauma: A Fresh Look at Attenuation of Sexual Response, Alcohol Intoxication, and Post-Traumatic Stress. The Journal of Sex Research. 2018;55(7):915-926. → https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6195219/
- National Institute for Health and Care Excellence. Post-traumatic stress disorder (NG116), Recommendations. 2018. → https://www.nice.org.uk/guidance/ng116/chapter/recommendations
- Hammond J, Brown WJ. Building an Operational Definition of Grounding. Trauma, Violence, & Abuse. 2025;27(4):1340-1353. → https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/15248380251343189
- Brotto LA, Seal BN, Rellini A. Pilot study of a brief cognitive behavioral versus mindfulness-based intervention for women with sexual distress and a history of childhood sexual abuse. Journal of Sex & Marital Therapy. 2012;38(1):1-27. → https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22268979/