Accouchement traumatique : quand le corps garde ce que personne n’a vu

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Un entretien postnatal précoce est proposé systématiquement entre la 4e et la 8e semaine, avec une sage-femme ou un médecin. C'est le bon endroit pour dire que l'accouchement s'est mal passé pour vous.

Il y a deux phrases, et elles arrivent toujours ensemble.

« Sur le papier, tout s’est bien passé. »
Et juste après : « et je n’arrive pas à en parler sans pleurer. »

Parfois une troisième, plus lourde : « on me dit que j’ai un bébé en bonne santé, donc je devrais être contente. »

Cet article existe pour dire une chose, et elle est documentée : ce n’est pas le compte rendu médical qui décide si un accouchement a été traumatique.
-> C’est vous

Accouchement traumatique : même si tout s'est bien passé

Ce qui fait le traumatisme n’est pas ce qu’on croit

Une revue publiée en 2024 dans l’American Journal of Obstetrics & Gynecology a rassemblé les facteurs de risque du stress post-traumatique lié à l’accouchement.

Regardez l’ordre dans lequel les facteurs périnataux sont cités : une expérience subjective négative de l’accouchement arrive en premier, avant l’accouchement instrumental, avant les complications obstétricales, avant la morbidité maternelle sévère.
Et deux autres facteurs de cette même liste méritent d’être lus deux fois : le manque de soutien, et la dissociation.

-> Ce n’est donc pas la gravité médicale qui prédit le traumatisme, c’est ce que vous avez vécu pendant.

La métaphore que j’aime utiliser : le compte rendu et le souvenir ne parlent pas du même événement.
Le compte rendu note une durée, des gestes, des constantes.
Le souvenir note qu’on ne vous a pas répondu, qu’on a parlé au-dessus de vous, que vous avez eu peur de mourir, que personne ne tenait votre main.
-> Les deux sont vrais mais un seul des deux est classé dans un dossier.

Et c’est pour cette raison que « mais tout s’est bien passé » n’est pas un argument.
Un accouchement sans complication peut laisser un traumatisme, et un accouchement très compliqué peut n’en laisser aucun.

 

Combien de personnes sont concernées

Une méta-analyse portant sur 59 études et 24 267 personnes donne les chiffres de référence.

En population générale, 4 % des femmes présentent un stress post-traumatique lié à leur accouchement.
Dans les groupes à risque (naissance prématurée, mort fœtale, prééclampsie), c’est 18,5 %.

Quatre pour cent paraît peu. Rapporté aux environ 644 000 naissances annuelles en France, cela représente de l’ordre de vingt-cinq mille femmes par an (ce calcul est le mien, pas celui des auteurs, mais l’ordre de grandeur est là).

Et un chiffre que personne ne cite : la revue de 2024 estime à 6,6 millions de mères et 1,7 million de pères ou co-parents les personnes touchées chaque année dans le monde.
-> Les pères et les co-parents sont concernés, et absolument personne ne le leur demande.

 

Les violences obstétricales : ce que dit le rapport officiel

Le terme fait débat, alors appuyons-nous sur un document officiel plutôt que sur une opinion.

En 2018, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes a publié un rapport consacré aux actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical. Il en identifie six catégories, qui vont de la remarque jugeante aux violences sexuelles, et qui incluent notamment :

les actes médicaux pratiqués sans consentement, ou sans respecter les choix et la parole de la patiente ;
les actes médicaux sans justification médicale, ou les refus d’actes qui n’en ont pas davantage.

Et le rapport précise une chose décisive, qui change la façon d’aborder le sujet : l’auteur n’a pas besoin d’avoir eu l’intention de nuire.
-> Vous n’avez donc pas à prouver qu’on a voulu vous faire du mal pour que ce que vous avez vécu compte.

Quelques données de ce même rapport, pour mesurer l’écart entre les pratiques :

Un accouchement sur cinq comporte une épisiotomie, et la moitié des femmes concernées disent n’avoir reçu aucune explication ou presque.
Et le taux d’épisiotomie varie de 0,3 % à 45 % selon la maternité.

-> Un écart de 0,3 à 45 % ne s’explique pas par les corps des femmes.

Le rapport rappelle enfin qu’une femme a en moyenne une cinquantaine de consultations gynécologiques et obstétricales dans sa vie. Ce qui se joue dans ces rendez-vous a donc le temps de laisser des traces.

Comment cela se manifeste dans la sexualité

Le stress post-traumatique lié à l’accouchement n’est pas une tristesse, et il ne se traite pas comme de la fatigue. Il se reconnaît à des mécanismes précis, que nous traitons chacun à part :

Des images qui surgissent au moment de l’intimité, parfois sans qu’on sache d’où elles viennent.
C’est le sujet de notre article sur les flashbacks pendant l’intimité.

Une absence de présence, le fait d’être là sans y être. La revue de 2024 cite d’ailleurs la dissociation comme facteur de risque, et nous lui consacrons un article entier, ici.

Un corps qui se verrouille, avec des douleurs ou une pénétration devenue impossible.
Nous l’abordons dans notre article sur la reprise des rapports après l’accouchement.

Et un symptôme très spécifique à ce traumatisme : l’évitement de l’examen gynécologique. Des femmes ne retournent pas chez le gynécologue pendant des années, avec les conséquences qu’on imagine sur leur suivi.
->Ce n’est pas de la négligence, c’est de l’évitement post-traumatique, et c’est pris en charge.

Une précision honnête : le lien direct entre stress post-traumatique de l’accouchement et difficultés sexuelles n’est pas chiffré avec précision dans la littérature. Ce qui est documenté, c’est le mécanisme traumatique lui-même, et le fait qu’une douleur présente à huit semaines prédit fortement des douleurs persistantes ensuite.

Un dernier point, qui compte beaucoup en consultation. La même revue cite, parmi les facteurs de risque antérieurs à la grossesse, un antécédent de traumatisme ou de violences sexuelles.

Autrement dit, un accouchement peut réactiver une histoire bien plus ancienne. Si c’est votre cas, notre article sur la sexualité après des violences sexuelles pose ce cadre.

Ce qui se soigne, et pourquoi il ne faut pas attendre

Commençons par l’argument le plus important.
Les auteurs de la méta-analyse sur les 24 267 personnes concluent que le stress post-traumatique peut augmenter après l’accouchement s’il n’est pas identifié et traité.
-> Ce n’est donc pas quelque chose qui passe en attendant, c’est quelque chose qui peut s’installer.

Et les preuves de traitement sont solides.
La recommandation britannique de référence propose l’EMDR, au niveau d’exigence le plus élevé, pour les adultes qui consultent plus de trois mois après un traumatisme non militaire.
-> C’est exactement la situation décrite ici, que votre accouchement date de six mois ou de douze ans.

Le format : huit à douze séances en général, et un déroulement par phases.
On commence par comprendre ses réactions et par apprendre à gérer les reviviscences, ensuite seulement on touche à la mémoire elle-même.
Le même texte précise que l’EMDR consiste à identifier les mémoires cibles, le plus souvent des images.

-> Identifier, pas raconter ! Vous n’avez pas à refaire le récit de votre accouchement pour que ça se travaille.


Quatre outils concrets

  1. Écrivez votre version, pas celle du dossier : une page, sans ordre chronologique, sur ce que vous avez ressenti et sur ce qui vous a fait le plus peur.
    Ce n’est pas un exercice de mémoire, c’est un exercice de légitimité. Beaucoup de femmes découvrent en l’écrivant que le moment le plus marquant n’est pas celui qu’elles citaient jusque-là.
  2. Demandez votre dossier médical : vous y avez droit, et il suffit d’en faire la demande écrite à la maternité.
    Pour certaines personnes, lire ce qui s’est passé remet de l’ordre dans des souvenirs fragmentés et pour d’autres, c’est trop tôt.
    -> Si l’idée vous angoisse, c’est un signe que ce n’est pas le moment, et rien ne presse.
  3. Préparez la prochaine consultation gynécologique : décidez à l’avance de ce que vous direz en entrant. Une phrase suffit : « mon accouchement a été difficile, j’ai besoin que vous m’expliquiez chaque geste avant de le faire. »
    -> C’est une demande légitime, et un professionnel la respectera.
  4. Demandez à votre partenaire comment lui/elle l’a vécu : la question surprend, et elle débloque souvent beaucoup.
    Les co-parents assistent parfois à des scènes très dures sans avoir jamais eu le droit d’en parler, puisque ce n’est pas leur corps.
    -> Et un.e partenaire qui se tait n’est pas toujours un.e partenaire qui va bien.

Quand consulter ?

Dès que vous reconnaissez les mécanismes décrits plus haut, et sans attendre un anniversaire, une deuxième grossesse ou un déclic.

Les signaux qui justifient de ne pas attendre : des images qui reviennent, un évitement des examens gynécologiques, une appréhension nette à l’idée d’une nouvelle grossesse, un sentiment d’irréalité quand vous y repensez, ou l’impression de devoir vous justifier parce que « tout s’est bien passé ».

En consultation, nous commençons par ce qui vous gêne aujourd’hui et par les outils pour gérer les reviviscences.
Je travaille ensuite avec l’EMDR sur les images et les déclencheurs, l’hypnose sur la reprise de contact avec un corps qui a cessé d’être le vôtre, et les approches centrées sur les émotions quand le couple s’est construit en silence autour de cet événement.

Vous n’avez pas à raconter pour commencer, et vous n’avez pas à prouver que c’était grave.

 
Ce qui rend un accouchement traumatique n'est pas sa gravité médicale mais ce que vous avez vécu. Chiffres, violences obstétricales et ce qui se soigne vraiment.

Questions fréquentes

On me dit que tout s’est bien passé, est-ce que j’ai le droit de trouver ça traumatisant ?

Oui, et c’est documenté. Dans la revue de référence, le premier facteur de risque périnatal cité est l’expérience subjective négative de l’accouchement, avant les complications médicales.
-> Un accouchement sans incident peut laisser un traumatisme.

Combien de femmes sont concernées ?

Environ 4 % en population générale, et 18,5 % dans les situations à risque, d’après une méta-analyse portant sur 59 études et 24 267 personnes.

Et les pères ou co-parents ?

Concernés aussi : la revue de 2024 estime à 1,7 million le nombre de pères ou co-parents touchés chaque année dans le monde, contre 6,6 millions de mères.

Qu’est-ce qu’une violence obstétricale, exactement ?

Le rapport du Haut Conseil à l’Égalité de 2018 en identifie six catégories, dont les actes pratiqués sans consentement et les actes sans justification médicale. Et il précise que l’auteur n’a pas besoin d’avoir eu l’intention de nuire.

Est-ce que ça passe avec le temps ?

Pas nécessairement.
Les auteurs de la méta-analyse concluent que le stress post-traumatique peut augmenter après l’accouchement s’il n’est pas identifié et traité.

Faut-il raconter l’accouchement en détail pour être aidée ?

Non, les protocoles consistent à identifier la mémoire concernée, pas à la raconter, et le travail commence par apprendre à gérer les réactions.

Et si je veux un autre enfant ?

C’est souvent ce qui déclenche la consultation, et c’est un très bon moment pour le faire.
Travailler le traumatisme avant une nouvelle grossesse change radicalement l’expérience de la suivante.

Sources

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